Girandole

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20 septembre 2008

Aurore. Extrait de « … et les splendides déserts où dort Aïcha »

Publié par annetoumelin dans Nouvelles - histoires courtes

AURORE

Le soleil vient d’entamer son ascension. Il a jaillit soudain de derrière l’horizon, disque de feu que l’oeil ne peut affronter, révélant chaque courbe de chaque dune, chaque arbuste rabougrit, les tentes alentours et les chameaux qui paissent déjà, entravés, dans le vert pâturage aux pieds des dunes. Rassurés par cette abondance, ils se sont peu éloignés et il n’y aura pas besoin de courir, ce matin, dans les cris et les injures, les rires et les quolibets, pour les rassembler comme il faut le faire quand la tribu se déplace, lente caravane, progressant gravement dans le sable et les roches et qu’ils n’ont pas trouvé suffisamment d’herbes et d’épineux sur leur chemin, allongeant le cou pour arracher délicatement herbe sèche et feuilles rabougries couronnées d’épines, avalant gloutonnement pour se précipiter sur la touffe suivante ; ils attendront la halte prochaine pour régurgiter et ruminer, ruminer inlassablement. Leurs lèvres mobiles s’enroulent autour de l’herbe neuve, née il y a quelques jours d’une ondée passagère vers où sont accourus Aïcha et sa famille et les autres avec elles. Parfois, ils lèvent leur cou démesuré, contemplent avec dédain leurs congénères qui se repaissent des pousses tendres, s’essaient d’un lugubre blatèrement, puis replongent vers le sol, heureux malgré tout de cette manne inattendue, plantés sur leurs pattes dégingandées, posant délicatement leurs pieds aux soles sensibles sur le sable encore frais de la nuit.

 

Nantes, mai 1991

 

20 septembre 2008

Extrait de « Le premier Empereur »

Publié par annetoumelin dans Aquarelle, Nouvelles - histoires courtes

premierempereur.bmpEn ce temps là, vivait un Empereur très puissant. Il était né à Lintong, dans la province de Shanxi. Un jour de jeunesse, alors qu’il n’était encore que le fils d’un petit monarque d’une des multiples principautés de la Chine de cette époque reculée, il s’en fut, comme souvent, à la chasse. Son errance le conduisit au pied du mont Li. Le lieu était si calme, le paysage si serein, la source qui ruisselait chantait d’une note si mélodieuse, l’air y était si cristallin et l’herbe si verte, les arbres opulents faisaient une ombre si douce pour un repos sans égal, qu’il eut envie d’y rester pour toujours. Nulle part ailleurs, se dit-il, il ne peut y avoir site plus enchanteur. Nulle part ailleurs je ne pourrai trouver beauté plus accomplie, perfection plus ensorcelante. J’y veux demeurer jusqu’à ce que le dernier souffle franchisse mes lèvres. Je veux que mon dernier regard soit pour cette perspective enjôleuse. J’y bâtirai ma vie et si je ne le puis, alors je m’y ferai enterrer.

Puis, ayant bu une dernière gorgée de cette eau pure, ayant aspiré goulûment une dernière bouffée d’air embaumé, il jeta un ultime regard derrière lui et s’en fut vers sa vie.

11 septembre 2008

Le Motard et le petit Chien

Publié par annetoumelin dans Nantes, Nouvelles - histoires courtes

acte 1

Tandis que Lylian poursuivait son exploration des possibilités nantaises, Anne sortit du Syndicat d’Initiative. Ce bâtiment assez ancien, qui abrita à l’origine les activités de la Bourse de Commerce de Nantes, offrait une entrée encadrée de deux paires de piliers surmontant un escalier d’une dizaine de marches. Repliant la jambe droite, elle prit confortablement appui du pied et de l’épaule contre l’une des colonnes et contempla la place grouillante d’activités qui s’étalait sous ses yeux.

Maintes fois remaniée, elle cachait maintenant sous ses dalles un grand parking circulaire dont la construction, vieille de quelques années seulement, avait décrié la chronique nantaise. L’immense fosse entourée de palissades, dont quelques-unes transpa­rentes, avait révélé un passé ancien : vestiges, squelettes, offrant brusquement aux imaginations promptes à se mettre en branle des perspectives palpitantes. Le chantier terminé, la place avait pris son aspect actuel avec, sur deux faces, de nombreux cafés et restaurants aux terrasses multicolores, son cinéma et, au centre, le marché aux fleurs dont les tâches de couleurs rivalisaient avec les parasols aux tons vifs, rouge, vert, jaune, les sièges noirs ou blancs, les devantures modernes surmontées de baldaquins. Le troisième côté de la place s’ouvrait sur un grand boulevard où se croisaient les voies de bus et de voitures. Enfin, le dernier côté était occupé par l’ancienne Bourse de Commerce.

Là se côtoyaient toutes les variantes que peut générer une population urbaine : la place du Commerce est le noeud névralgique, le coeur de la ville, où converge tout ce qui vit, passe et revient à Nantes, en bus, à pied, en voiture, planches ou patins à roulettes, motos, mobylettes. Une file d’attente se formait devant le cinéma. Un groupe de jeunes avait investi les marches de la Maison du Tourisme et non loin quelques motards admiraient leurs engins. Les corolles des parasols abritaient de nombreux consommateurs profitant des derniers feux de l’été finissant, mais le brouhaha des conversations et des rires n’arrivaient pas aux oreilles d’Anne, couverts qu’ils étaient par le bruit de la circulation proche, le bourdonnement sourd de la ville, la palpitation lointaine du monde en vie. Des passants allaient et venaient, se croisant, s’arrêtant, dans une joyeuse animation, mouvant puzzle animé par une invisible main.

acte 2

Les deux jambes pendant de part et d’autre de sa machine, un motard traça lentement, moteur au ralenti, une diagonale sur la place. Le ronronnement souple de sa mécanique ne trompait pas sur sa puissance endormie : on sentait la rage vrombissante contenue qu’un léger coup de poignet pouvait déchaîner, libérant les chevaux domptés. Casqué, ganté et botté, l’homme invisible promenait tranquil­lement le monstre métallique momentanément assagi.

acte 3

Venu du fond de la place, accourut alors en jappant un petit roquet blanc qui se précipita hargneusement vers la moto, aboyant de rage et de peur, compensant sa petite taille par ses criailleries impuissantes. Le motard tourna la tête vers le petit chien glapissant et poursuivit sa traversée, l’homme regardant le cabot du haut de son engin, l’animal le poursuivant de sa colère apeurée. Arrivé tout près du Syndicat du Tourisme et d’Anne qui s’amusait de la scène, le motard, de la main gauche, débraya et passa en roue libre, tandis que de la droite, d’un bref coup de poignet, il sollicitait les chevaux tapis entre ses cuisses, libérant leur force dans un puissant feulement qui précipita le chien dans une débandade éperdue tandis que, poursuivant sa traversée, le motard et son cheval mécanique disparaissaient à la vue.

Quelques rires fusèrent.

Nantes, Octobre 90

10 septembre 2008

« Ténèbres ». Extrait de « … et les splendides déserts où dort Aïcha »

Publié par annetoumelin dans Nouvelles - histoires courtes

Ténèbres

L’air est devenu froid et limpide ; on se serre autour du feu. La lune, énorme à l’horizon, allonge des ombres surnaturelles sur le velours sablonneux, courbes caressantes des dunes, formes géométriques des tentes, masses endormies des chameaux. Aïcha se lève et rejoint sa tente, soulève discrètement un pan et pénètre dans l’obscurité tiède et si accueillante à cette heure, se dirige à tâtons vers sa couche et se glisse voluptueusement sous ses chaudes couvertures. A peine a-t-elle posé sa tête sur son bras replié qu’elle bascule dans le sommeil ; un sourire heureux et fatigué flotte encore sur sa bouche au pli enfantin.

Tout est calme ; les chiens se sont tus, les feux ne sont plus que braises rougeoyant à peine. On n’entend que les respirations endormies et, là-bas dans le pacage, quelque chameau insomniaque qui rumine en rêvant sa vie de chameau. La lune disparaît derrière les dunes, plongeant le désert dans un froid immobile, piqueté d’étoiles qu’aucune lueur ne vient encore amoindrir. Reines de la nuit, elles contemplent, immuables et impavides, la terre qui tourne, avec ses mers immenses, ses montagnes gigantesques et ses splendides déserts où dort Aïcha.

Nantes, juillet 91

Extrait de « … et les splendides déserts où dort Aïcha« 

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