Girandole

11 septembre 2008

Le Motard et le petit Chien

Publié par annetoumelin dans Nantes, Nouvelles - histoires courtes

acte 1

Tandis que Lylian poursuivait son exploration des possibilités nantaises, Anne sortit du Syndicat d’Initiative. Ce bâtiment assez ancien, qui abrita à l’origine les activités de la Bourse de Commerce de Nantes, offrait une entrée encadrée de deux paires de piliers surmontant un escalier d’une dizaine de marches. Repliant la jambe droite, elle prit confortablement appui du pied et de l’épaule contre l’une des colonnes et contempla la place grouillante d’activités qui s’étalait sous ses yeux.

Maintes fois remaniée, elle cachait maintenant sous ses dalles un grand parking circulaire dont la construction, vieille de quelques années seulement, avait décrié la chronique nantaise. L’immense fosse entourée de palissades, dont quelques-unes transpa­rentes, avait révélé un passé ancien : vestiges, squelettes, offrant brusquement aux imaginations promptes à se mettre en branle des perspectives palpitantes. Le chantier terminé, la place avait pris son aspect actuel avec, sur deux faces, de nombreux cafés et restaurants aux terrasses multicolores, son cinéma et, au centre, le marché aux fleurs dont les tâches de couleurs rivalisaient avec les parasols aux tons vifs, rouge, vert, jaune, les sièges noirs ou blancs, les devantures modernes surmontées de baldaquins. Le troisième côté de la place s’ouvrait sur un grand boulevard où se croisaient les voies de bus et de voitures. Enfin, le dernier côté était occupé par l’ancienne Bourse de Commerce.

Là se côtoyaient toutes les variantes que peut générer une population urbaine : la place du Commerce est le noeud névralgique, le coeur de la ville, où converge tout ce qui vit, passe et revient à Nantes, en bus, à pied, en voiture, planches ou patins à roulettes, motos, mobylettes. Une file d’attente se formait devant le cinéma. Un groupe de jeunes avait investi les marches de la Maison du Tourisme et non loin quelques motards admiraient leurs engins. Les corolles des parasols abritaient de nombreux consommateurs profitant des derniers feux de l’été finissant, mais le brouhaha des conversations et des rires n’arrivaient pas aux oreilles d’Anne, couverts qu’ils étaient par le bruit de la circulation proche, le bourdonnement sourd de la ville, la palpitation lointaine du monde en vie. Des passants allaient et venaient, se croisant, s’arrêtant, dans une joyeuse animation, mouvant puzzle animé par une invisible main.

acte 2

Les deux jambes pendant de part et d’autre de sa machine, un motard traça lentement, moteur au ralenti, une diagonale sur la place. Le ronronnement souple de sa mécanique ne trompait pas sur sa puissance endormie : on sentait la rage vrombissante contenue qu’un léger coup de poignet pouvait déchaîner, libérant les chevaux domptés. Casqué, ganté et botté, l’homme invisible promenait tranquil­lement le monstre métallique momentanément assagi.

acte 3

Venu du fond de la place, accourut alors en jappant un petit roquet blanc qui se précipita hargneusement vers la moto, aboyant de rage et de peur, compensant sa petite taille par ses criailleries impuissantes. Le motard tourna la tête vers le petit chien glapissant et poursuivit sa traversée, l’homme regardant le cabot du haut de son engin, l’animal le poursuivant de sa colère apeurée. Arrivé tout près du Syndicat du Tourisme et d’Anne qui s’amusait de la scène, le motard, de la main gauche, débraya et passa en roue libre, tandis que de la droite, d’un bref coup de poignet, il sollicitait les chevaux tapis entre ses cuisses, libérant leur force dans un puissant feulement qui précipita le chien dans une débandade éperdue tandis que, poursuivant sa traversée, le motard et son cheval mécanique disparaissaient à la vue.

Quelques rires fusèrent.

Nantes, Octobre 90

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